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Interprétations libres autour du noir

Interprétations libres autour du noir

Mers houleuses enveloppées de ténèbres, pluie d’étoiles où s’effiloche le temps sidéral, proues de bateaux charpentées, arrimées à la nuit galactique et concrétions millénaires oubliées au fond de grottes millénaires révèlent et exultent d’abord une même passion : celle que le photo- graphe argentique nourrit pour le noir, ce noir « antérieur à la vie et à la couleur (…) ; la charge d’un noir si épais et contenu qui n’a rien d’obscur et qui, loin de faire écran, tel un obstacle marquant l’arrêt, invite à un constant dépassement », comme l’écrivait Christine De Naeyer dans un article consacré à la première monographie d’Alexandre Christiaens parue aux édi- tions Yellow Now et à l’exposition qui accompagnait sa sortie, en 2011, à l’espace Contretype à Bruxelles. Qu’ils soient intenses et tranchés, déclinant toutes les nuances du sombre ou plus tendres, longuement retravaillés dans l’antre du laboratoire, ces noirs « sollicitent d’emblée l’imaginaire et invitent à la méditation, au voyage en dedans et au-devant de soi, au cœur de la matière vibrante et fuyante aussi, tel un insondable mystère (…) ».

Mers et grottes ont ensuite en commun que le visible y est saisi comme une matière brute à laquelle donner forme : ce sont là autant de portraits organiques, physiques, minéraux et vis- céraux qui, des profondeurs de la terre à la surface mouvementée de la mer et aux éblouisse- ments furtifs du ciel plongent le regardeur dans l’épaisseur abyssale du vivant, capturé en de fragiles mais puissantes esquisses par Alexandre Christiaens. Enfin, elles partagent encore une même tension vers une abstraction formelle – celle qui surgit des plongées du photo- graphe argentique dans sa chambre noire, des manipulations auxquelles il se livre dans les bains où trempent et se modulent les humeurs lumineuses et maniéristes du ciel, de l’eau ou des pierres millénaires : à l’horizon de ces marines capturées entre chien et loup, dans ces stalagmites secrètement dévouées à l’éternité comme dans la dilatation du temps cosmique sous la voûte céleste, il s’agit pour le photographe de « saisir, de l’un à l’autre, cette ambiguï- té, ce mince tremblement de la vie dans l’inerte, cette profondeur voilée dans les arcanes du temps – des lambeaux de nuit au cœur même du jour. »

François de Coninck